Grand deuil, de Nérée Beauchemin

Dans le clair-obscur de la pièce close, 

Où brûle une cire au reflet tremblant, 

Rigide, et grandi par la mort, repose 

Le corps d'un enfant habillé de blanc.

 

Sous la mousseline, on voit les mains jointes, 

La mate blancheur des doigts ivoirins, 

Les cheveux pleins d'ombre et les tempes ointes 

Qu'auréole un flot de rayons sereins.

 

Jamais des flancs purs du neigeux carrare, 

La mort fervente, d'Anna de Noailles

Mourir dans la buée ardente de l'été, 

Quand parfumé, penchant et lourd comme une grappe, 

Le coeur, que la rumeur de l'air balance et frappe, 

S'égrène en douloureuse et douce volupté.

 

Mourir, baignant ses mains aux fraîcheurs du feuillage, 

Joignant ses yeux aux yeux fleurissants des bois verts, 

Se mêlant à l'antique et naissant univers, 

Ayant en même temps sa jeunesse et son âge,

 

Épigramme sur la mort

Écrit au nom de M. Puget pour sa femme.

 

1614.

 

 

Belle âme qui fus mon flambeau, 

Reçois l'honneur qu'en ce tombeau 

Je suis obligé de te rendre. 

Ce que je fais te sert de peu : 

Mais au moins tu vois en la cendre 

 

Comme j'en conserve le feu.

La Sérénade, de Sophie d'Arbouville

Mère, quel doux chant me réveille ? 

Minuit ! c'est l'heure où l'on sommeille. 

Qui peut, pour moi, venir si tard 

Veiller et chanter à l'écart ?

 

Dors, mon enfant, dors ! c'est un rêve. 

En silence la nuit s'achève, 

Mon front repose auprès du tien, 

Je l'embrasse et je n'entends rien. 

Nul ne donne de sérénade 

À toi, ma pauvre enfant malade !

 

Sur la mort, de René-François Sully Prudhomme

I.

 

On ne songe à la Mort que dans son voisinage : 

Au sépulcre éloquent d'un être qui m'est cher, 

J'ai, pour m'en pénétrer, fait un pèlerinage, 

Et je pèse aujourd'hui ma tristesse d'hier.

 

Je veux, à mon retour de cette sombre place 

Où semblait m'envahir la funèbre torpeur, 

Je veux me recueillir et contempler en face 

La mort, la grande mort, sans défi, mais sans peur.

 

Le dernier adieu, de René-François Sully Prudhomme

Quand l'être cher vient d'expirer, 

On sent obscurément la perte, 

On ne peut pas encor pleurer : 

La mort présente déconcerte ;

 

Et ni le lugubre drap noir, 

Ni le Dies irae farouche, 

Ne donnent forme au désespoir : 

La stupeur clôt l'âme et la bouche.

 

Incrédule à son propre deuil, 

On regarde au fond de la tombe, 

Sans rien comprendre à ce cercueil 

Sonnant sous la terre qui tombe.

 

C'est aux premiers regards portés, 

En famille, autour de la table, 

Sur les sièges plus écartés, 

Veni, vidi, vici, Victor Hugo

J'ai bien assez vécu, puisque dans mes douleurs
Je marche, sans trouver de bras qui me secourent,
Puisque je ris à peine aux enfants qui m'entourent,
Puisque je ne suis plus réjoui par les fleurs ;

Puisqu'au printemps, quand Dieu met la nature en fête,
J'assiste, esprit sans joie, à ce splendide amour ;
Puisque je suis à l'heure où l'homme fuit le jour,
Hélas ! et sent de tout la tristesse secrète ;

Voici la mort du ciel, Agrippa d'Aubigné

Voici la mort du ciel en l'effort douloureux
Qui lui noircit la bouche et fait saigner les yeux.
Le ciel gémit d'ahan, tous ses nerfs se retirent,
Ses poumons près à près sans relâche respirent.
Le soleil vêt de noir le bel or de ses feux,
Le bel oeil de ce monde est privé de ses yeux ;
L'âme de tant de fleurs n'est plus épanouie,
Il n'y a plus de vie au principe de vie :
Et, comme un corps humain est tout mort terrassé
Dès que du moindre coup au coeur il est blessé,
Ainsi faut que le monde et meure et se confonde

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