Le volubilis, de René-François Sully Prudhomme

Toi qui m'entends sans peur te parler de la mort, 

Parce que ton espoir te promet qu'elle endort 

Et que le court sommeil commencé dans son ombre 

S'achève au clair pays des étoiles sans nombre, 

Reçois mon dernier vœu pour le jour où j'irai 

Tenter seul, avant toi, si ton espoir dit vrai.

 

Ne cultive au-dessus de mes paupières closes 

Ni de grands dahlias, ni d'orgueilleuses roses, 

Ni de rigides lis : ces fleurs montent trop haut. 

Ce ne sont pas des fleurs si fières qu'il me faut, 

Car je ne sentirais de ces raides voisines 

Que le tâtonnement funèbre des racines.

 

Au lieu des dahlias, des roses et des lis, 

Transplante près de moi le gai volubilis 

Qui, familier, grimpant le long du vert treillage 

Pour denteler l'azur où ton âme voyage, 

Forme de ta beauté le cadre habituel 

Et fait de ta fenêtre un jardin dans le ciel.

 

Voilà le compagnon que je veux à ma cendre : 

Flexible, il saura bien jusque vers moi descendre. 

Quand tu l'auras baisé, chérie, en me nommant, 

Par quelque étroite fente il viendra doucement, 

Messager de ton cœur, dans ma suprême couche, 

Fleurir de ton espoir le néant de ma bouche.

Le dernier adieu, de René-François Sully Prudhomme

Quand l'être cher vient d'expirer, 

On sent obscurément la perte, 

On ne peut pas encor pleurer : 

La mort présente déconcerte ;

 

Et ni le lugubre drap noir, 

Ni le Dies irae farouche, 

Ne donnent forme au désespoir : 

La stupeur clôt l'âme et la bouche.

 

Incrédule à son propre deuil, 

On regarde au fond de la tombe, 

Sans rien comprendre à ce cercueil 

Sonnant sous la terre qui tombe.

 

C'est aux premiers regards portés, 

En famille, autour de la table, 

Sur les sièges plus écartés, 

 

Que se fait l'adieu véritable.

Sur la mort, de René-François Sully Prudhomme

I.

 

On ne songe à la Mort que dans son voisinage : 

Au sépulcre éloquent d'un être qui m'est cher, 

J'ai, pour m'en pénétrer, fait un pèlerinage, 

Et je pèse aujourd'hui ma tristesse d'hier.

 

Je veux, à mon retour de cette sombre place 

Où semblait m'envahir la funèbre torpeur, 

Je veux me recueillir et contempler en face 

La mort, la grande mort, sans défi, mais sans peur.

 

Assiste ma pensée, austère poésie 

Qui sacres de beauté ce qu'on a bien senti ; 

Ta sévère caresse aux pleurs vrais s'associe, 

Et tu sais que mon cœur ne t'a jamais menti.

 

Si ton charme n'est point un misérable leurre, 

Ton art un jeu servile, un vain culte sans foi, 

Ne m'abandonne pas précisément à l'heure 

Où, pour ne pas sombrer, j'ai tant besoin de toi.

 

Devant l'atroce énigme où la raison succombe, 

Si la mienne fléchit tu la relèveras ; 

Fais-moi donc explorer l'infini d'outre-tombe 

Sur ta grande poitrine entre tes puissants bras ;

 

Fais taire l'envieux qui t'appelle frivole, 

Toi qui dans l'inconnu fais crier des échos 

Et prêtes par l'accent, plus sûr que la parole, 

Un sens révélateur au seul frisson des mots.

 

Ne crains pas qu'au tombeau la morte s'en offense, 

Ô poésie, ô toi, mon naturel secours, 

Ma seconde berceuse au sortir de l'enfance, 

Qui seras la dernière au dernier de mes jours.

 

II.

 

Hélas ! J'ai trop songé sous les blêmes ténèbres 

Où les astres ne sont que des bûchers lointains, 

Pour croire qu'échappé de ses voiles funèbres 

L'homme s'envole et monte à de plus beaux matins ;

 

J'ai trop vu sans raison pâtir les créatures 

Pour croire qu'il existe au delà d'ici-bas 

Quelque plaisir sans pleurs, quelque amour sans tortures, 

Quelque être ayant pris forme et qui ne souffre pas.

 

Toute forme est sur terre un vase de souffrances, 

Qui, s'usant à s'emplir, se brise au moindre heurt ; 

Apparence mobile entre mille apparences 

Toute vie est sur terre un flot qui roule et meurt.

 

N'es-tu plus qu'une chose au vague aspect de femme, 

N'es-tu plus rien ? Je cherche à croire sans effroi 

Que, ta vie et ta chair ayant rompu leur trame, 

Aujourd'hui, morte aimée, il n'est plus rien de toi.

 

Je ne puis, je subis des preuves que j'ignore. 

S'il ne restait plus rien pour m'entendre en ce lieu, 

Même après mainte année y reviendrais-je encore, 

Répéter au néant un inutile adieu ?

 

Serais-je épouvanté de te laisser sous terre ? 

Et navré de partir, sans pouvoir t'assister 

Dans la nuit formidable où tu gis solitaire, 

Penserais-je à fleurir l'ombre où tu dois rester ?

 

III.

 

Pourtant je ne sais rien, rien, pas même ton âge : 

Mes jours font suite au jour de ton dernier soupir, 

Les tiens n'ont-ils pas fait quelque immense passage 

Du temps qui court au temps qui n'a plus à courir ?

 

Ont-ils joint leur durée à l'ancienne durée ? 

Pour toi s'enchaînent-ils aux ans chez nous vécus ? 

Ou dois-tu quelque part, immuable et sacrée, 

Dans l'absolu survivre à ta chair qui n'est plus ?

 

Certes, dans ma pensée, aux autres invisible, 

Ton image demeure impossible à ternir, 

Où t'évoque mon cœur tu luis incorruptible, 

Mais serais-tu sans moi, hors de mon souvenir ?

 

Servant de sanctuaire à l'ombre de ta vie, 

Je la préserve encor de périr en entier. 

Mais que suis-je ? Et demain quand je t'aurai suivie, 

Quel ami me promet de ne pas t'oublier ?

 

Depuis longtemps ta forme est en proie à la terre, 

Et jusque dans les cœurs elle meurt par lambeaux, 

J'en voudrais découvrir le vrai dépositaire, 

Plus sûr que tous les cœurs et que tous les tombeaux.

 

IV.

 

Les mains, dans l'agonie, écartent quelque chose. 

Est-ce aux mots d'ici-bas l'impatient adieu 

Du mourant qui pressent sa lente apothéose ? 

Ou l'horreur d'un calice imposé par un dieu ?

 

Est-ce l'élan qu'imprime au corps l'âme envolée ? 

Ou contre le néant un héroïque effort ? 

Ou le jeu machinal de l'aiguille affolée, 

Quand le balancier tombe, oublié du ressort ?

 

Naguère ce problème où mon doute s'enfonce, 

Ne semblait pas m'atteindre assez pour m'offenser ; 

J'interrogeais de loin, sans craindre la réponse, 

Maintenant je tiens plus à savoir qu'à penser.

 

Ah ! Doctrines sans nombre où l'été de mon âge 

Au vent froid du discours s'est flétri sans mûrir, 

De mes veilles sans fruit réparez le dommage, 

Prouvez-moi que la morte ailleurs doit refleurir,

 

Ou bien qu'anéantie, à l'abri de l'épreuve, 

Elle n'a plus jamais de calvaire à gravir, 

Ou que, la même encor sous une forme neuve, 

Vers la plus haute étoile elle se sent ravir !

 

Faites-moi croire enfin dans le néant ou l'être, 

Pour elle et tous les morts que d'autres ont aimés, 

Ayez pitié de moi, car j'ai faim de connaître, 

Mais vous n'enseignez rien, verbes inanimés !

 

Ni vous, dogmes cruels, insensés que vous êtes, 

Qui du juif magnanime avez couvert la voix ; 

Ni toi, qui n'es qu'un bruit pour les cerveaux honnêtes, 

Vaine philosophie où tout sombre à la fois ;

 

Toi non plus, qui sur Dieu résignée à te taire 

Changes la vision pour le tâtonnement, 

Science, qui partout te heurtant au mystère 

Et n'osant l'affronter, l'ajournes seulement.

 

Des mots ! Des mots ! Pour l'un la vie est un prodige, 

Pour l'autre un phénomène. Eh ! Que m'importe à moi ! 

Nécessaire ou créé je réclame, vous dis-je, 

Et vous les ignorez, ma cause et mon pourquoi.

 

V.

 

Puisque je n'ai pas pu, disciple de tant d'autres, 

Apprendre ton vrai sort, ô morte que j'aimais, 

Arrière les savants, les docteurs, les apôtres. 

Je n'interroge plus, je subis désormais.

 

Quand la nature en nous mit ce qu'on nomme l'âme, 

Elle a contre elle-même armé son propre enfant ; 

L'esprit qu'elle a fait juste au nom du droit la blâme, 

Le cœur qu'elle a fait haut la méprise en rêvant.

 

Avec elle longtemps, de toute ma pensée 

Et de tout mon cœur, j'ai lutté corps à corps, 

Mais sur son œuvre inique, et pour l'homme insensée, 

Mon front et ma poitrine ont brisé leurs efforts.

 

Sa loi qui par le meurtre a fait le choix des races, 

Abominable excuse au carnage que font 

Des peuples malheureux les nations voraces, 

De tout aveugle espoir m'a vidé l'âme à fond ;

 

Je succombe épuisé, comme en pleine bataille 

Un soldat, par la veille et la marche affaibli, 

Sans vaincre, ni mourir d'une héroïque entaille, 

Laisse en lui les clairons s'éteindre dans l'oubli ;

 

Pourtant sa cause est belle, et si doux est d'y croire 

Qu'il cherche en sommeillant la vigueur qui l'a fui ; 

Mais trop las pour frapper, il lègue la victoire 

Aux fermes compagnons qu'il sent passer sur lui.

 

Ah ! Qui que vous soyez, vous qui m'avez fait naître, 

Qu'on vous nomme hasard, force, matière ou dieux, 

Accomplissez en moi, qui n'en suis pas le maître, 

Les destins sans refuge, aussi vains qu'odieux.

 

Faites, faites de moi tout ce que bon vous semble, 

Ouvriers inconnus de l'infini malheur, 

Je viens de vous maudire, et voyez si je tremble, 

Prenez ou me laissez mon souffle et ma chaleur !

 

Et si je dois fournir aux avides racines 

De quoi changer mon être en mille êtres divers, 

Dans l'éternel retour des fins aux origines, 

Je m'abandonne en proie aux lois de l'univers.

Au bord de la forêt, d'André Lemoyne

À Madame Sureau-Bellet.

 

 

I.

 

L'hirondelle frileuse au loin s'était enfuie. 

Sous les dernières fleurs, les papillons mouraient. 

Près des étangs voilés où crépitait la pluie, 

Sur des eaux sans miroir les grands saules pleuraient.

 

Dans la nature en deuil plus d'oiseau, plus d'abeille. 

Son fagot sur l'épaule et les deux mains en croix, 

Au bord de la forêt une petite vieille 

Marchait avec lenteur en emportant son bois.

 

C'était Marthe la veuve, au pays bien connue, 

Fille et femme autrefois de simples bûcherons, 

Depuis longtemps couchés en terre froide et nue, 

Où tous, jeunes et vieux, tôt ou tard nous irons.

 

Son homme, un gars robuste, allant à la hêtraie, 

Ne revint pas un soir qu'on l'avait attendu. 

L'arbre qu'il abattait sous la haute futaie 

Tombait en étouffant son dernier cri perdu.

 

Et plus tard ses deux fils (elle n'y croyait guère) 

Partaient l'un après l'autre, et quittant leurs sabots, 

Pour de lointains pays où la France est en guerre, 

S'embarquaient, emportés sur de longs paquebots.

 

Partout où le drapeau fièrement se déploie, 

Et les premiers au feu des plus rudes combats, 

Lisant un nom sacré sur un lambeau de soie, 

Tous deux, morts côte à côte, étaient restés là-bas.

 

Mais ils reposaient loin de leur forêt bénie, 

Sous les ardents soleils où sont les tamarins, 

Oubliés vite, après la bataille finie, 

Dans les roseaux d'un fleuve ou les sables marins.

 

II.

 

« Pensez-vous quelquefois aux mères de famille, » 

Me dit la femme en deuil... Mes larmes pour eux trois 

Tombaient sur le berceau d"une petite fille, 

Vive et joyeuse alors comme un oiseau des bois.

 

« Elle est trop jeune encore... Il faudra que j'attende... 

(La mort jusqu'à présent n'a pas voulu de moi). 

Je m'en irai plus tard, quand elle sera grande. 

 

Dieu m'a permis de vivre, il a bien su pourquoi. »

Paysage de nuit, d'André Lemoyne

À Jules Berge.

 

 

C'est un dimanche soir. — Un large clair de lune 

Étale son argent sur la grève et la dune.

 

La mer baisse... On entend comme un orgue lointain 

Dans la rumeur du flot qui jamais ne s'éteint.

 

Sous le rayonnement de cette nuit paisible 

L'œil perçoit jusqu'aux bords de l'horizon visible :

 

Les vieux ormes tordus, les saules sur deux rangs, 

Qui des ruisseaux marins contemplent les courants.

 

Ni barques, ni pêcheurs sur les eaux de la Manche, 

Car tous les gens de mer honorent le dimanche.

 

Dans le marais voisin encor mal endormi, 

Un ruminant couché rouvre l'œil à demi.

 

Il a cru voir le jour... La tête se relève, 

Puis tombe... il se rendort en poursuivant son rêve.

 

Sur la grève apparaît nettement de profil 

Un personnage errant... tout seul... Où donc va-t-il ?

 

On reconnaît de loin le brave petit homme 

Qu'entre les vieux pêcheurs de la côte on renomme.

 

Où va-t-il à cette heure en vareuse et suroît, 

Par le plus court chemin de la grève, tout droit ?

 

Sa femme au champ des morts tranquillement repose 

À l'ombre de l'église... il s'y rend à nuit close,

 

Et c'est là qu'il s'arrête et vient s'agenouiller 

 

En espérant bientôt près d'elle sommeiller.

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On rit, on pleure, on vit puis on meurt. Trois p'tits tour et puis s'en vont les p'tits malheurs...

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Je me souviens à quel point votre mère était douce et affectueuse. C'était une femme d'une force et une vivacité d'esprit peu communes. Sa mort est une véritable perte. Acceptez s'il-vous-plaît mes plus sincères condoléances.

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